Sur la planche (comprenez « sur la corde raide », cette planche c’est celle d’où jadis les pirates balançaient leurs ennemis à la flotte…) de Leïla Kilani (1) raconte – dans un Tanger (2) qui n’est pas celui des touristes pressés – la vie de quatre jeunes Marocaines du petit peuple.
Pour manger – et leurs salaires dérisoires leur permettent à peine de le faire – elles travaillent dans ces usines délocalisées de vêtements qui vont fringuer les nantis d’Europe ou, pire, dans les conserveries où l’on décortique les crevettes. Il y a donc les « textiles » et les « crevettes ». Ces dernières espérant devenir un jour des «textiles» quand les « textiles » rêvent d’Europe, de liberté, de dignité.
Pour survivre, c’est le système D, la débrouille, la démerde. Et tant pis si la « morale » bourgeoise de ceux qui les exploitent n’y trouve pas son compte. Badia, une « fille crevette » résume bien la situation : « Je ne vole pas, je me rembourse ».
Deux remarques. D’abord que l’on est très loin de l’image de la « femme arabe » (et d’autant moins arabe que, dans ce Tanger voisin du Rif on est en pleine berbérité) fatalement soumise aux gros machos musulmano-tyrannesques. Elles n’ont rien, sinon leur courage, mais elles ne se laissent pas faire. Ce sont des rebelles.
Ensuite que l’on ne peut être qu’inquiet quant à l’avenir de ces jeunes femmes, qui ont des rêves, au moment où l’islamisme au front de taureau – et le Maroc n’y échappe pas hélas – s’installe en Tunisie, en Egypte, en Libye (pour ne rien dire de l’Algérie où il y a longtemps que le pouvoir l’a laissé prospérer pour acheter une illusoire paix social).
Un jour prochain, on les fera taire. Mais, pour l’heure, elles ont encore – ce que Leïla Kilani montre à merveille, une arme d’autodéfense : le verbe. Elles sont misérables, méprisées, surexploitées, mais elles causent. Et ce qu’elles disent ressemble à des cocktails Molotov.
Plus que de longs discours, Sur la planche nous parle du Maroc, certes, mais plus encore de Tanger, ville marocaine singulière qui a ses codes, ses façons de faire, ses facettes méconnues. Ce que Leïla Kilani nous avait déjà dit avec un documentaire, Tanger, le rêve des brûleurs. Et l’on pouvait justement craindre que Sur la planche tienne plus du documentaire que du film de fiction. Ce n’est heureusement pas le cas.
La grande intelligence de la réalisatrice est de ne pas chercher à nous apitoyer sur ces jeunes femmes, de ne pas vouloir à tout prix les rendre « sympathiques ». A cet égard le personnage de Badia, la plus délurée, la plus ficelle, la plus révoltée aussi, est particulièrement réussi.
Sur la planche est un film qui hurle en silence. On sent une violence sous-jacente et qui ne demande qu’à exploser. Ce n’est pas un pamphlet social mais l’histoire, la simple histoire, de femmes prises dans une société en pleine mutation. Pour le meilleur ou pour le pire ? L’avenir le dira.
Alain Sanders
- Article extrait du journal Présent n° 7536 du 9 février 2012
(1) C’est le premier long-métrage de cette talentueuse documentariste qui a su là s’extraire de sa spécialité.
(2) Qui n’est pas non plus celui de Morand ou de Bowles.
Illustration affiche : zoom-cinema.fr
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